Ce soir, gare Saint Lazare, avant que ça n'empire...
Ce que j'ai vécu aujourd'hui était dantesque.
Autour de moi, j'ai vu des milliers de gens au regard incrédule, désolé, apeuré, violent ou vide.
Nous étions des milliers de femmes, d'hommes, de jeunes, de vieux, de toutes les tailles et de toutes les couleurs.
Ces 5 derniers jours, quand nous avions de la chance, nous étions entassés dans des boites triangulaires roulantes, archi pleines, secoués et pressés.
Quand nous n'en n'avions pas, nous étions sur les quais, attendant, espérant.
D'autres étaient moins serrés, dans leur voiture, pendant des heures. Puis les vélos, les scooters, eux-mêmes bloqués les uns contre les autres. Les piétons, les courageux, où n'étant pas trop loin de leur travail.
Depuis quelques jours, le froid. Aujourd'hui, la pluie. La nuit. Qu'est ce qui est pire après tout ?
Alors pourquoi aujourd'hui pire que les autres jours ? Pourquoi tant de monde ?
Parce que les gens n'ont plus de congés à gâcher et qu'il faut qu'ils aillent travailler. Surtout que demain c'est la grève dans les écoles et qu'ils doivent encore poser un jour.
Parce que les gens sont fatigués de se lever en moyenne 1h plus tôt et de rentrer 1h plus tard (dans le meilleur des cas)
Parce que les gens se sont fiés aux prévisions de trafic et que celles là n'ont pas été suivies.
Parce que les gens croyaient que ça serait mieux alors que chaque jour c'est de pire en pire.
Et donc ce soir, à la gare Saint Lazare, c'était indescriptible.
Je vais essayer quand même, mais ceux qui l'ont vécu savent que les mots ne reflètent pas le quart de la moitié de la situation.
Commençons par le début :
Ce matin, le rare train annoncé est arrivé presque à l'heure, déjà plein, sur un quai noir de monde. Les moins pressés ont renoncé. Je me suis trouvée juste devant la porte et ai décidé de monter dedans, coûte que coûte. Impossible. J'ai espéré que les gens dedans allaient se tasser, se répartir un peu et j'ai mis les deux pieds dans le train, tout mon corps dehors, me tenant par la barre métallique. Derrière moi, un grand monsieur a décidé de rentrer aussi, il m'a poussée à l'intérieur et m'a collée serrée. Je pouvais à peine respirer. Le train a sifflé (1 fois, 3 fois c'est qu'au cinéma) et le monsieur a eu tout l'arrière train coincé entre les portes. Décidé à ne pas abandonner sa moitié, il a effectué des mouvements de bassin saccadés pour faire rentrer le reste de son corps dans le wagon. Ce fut chose faite… On était du coup très intimes lui et moi ! Comme il était très drôle, il a fait l'animation pendant le trajet. Il a demandé à ceux qui étaient dans les escaliers de monter un peu. Un seul a bougé, il a dit bravo. Puis un truc du genre « regardez comme ils nous regardent de leur escalier, ils nous toisent. C'est les nantis, la vraie France d'en haut ». Une autre a dit « Mais avancez ! La petite dame derrière moi est si collée à moi que je sens son cœur battre ». Et c'était sûrement vrai. L'atmosphère était bien détendue et nous avons tous bien ri. Le sauna compressif faisait son petit effet, je sentais les gouttes de sueur perler sur mon front mais impossible d'attraper mon mouchoir. Tant pis. Nous étions tous dans le même état.
Ouf, l'arrivée. Le plus dur va être de sauter en arrière, mais heureusement j'ai réussi à me retourner en vol. Le monsieur aussi. Trop forts !
Les mêmes, le soir….
Je suis arrivée vers 18h, désirant prendre l'hypothétique 18h07, prévu par abcdtrains.
Point de train, ni annoncé, ni annulé, il n'existe même pas.
OK. Le prochain est annoncé à 18h27. Pas trop grave. Sauf que 27 quais sont possibles. Donc, où se mettre ? Devant les voies habituelles ? Ou stratégiquement en retrait afin de pouvoir réagir plus vite ?
Je choisis le retrait. Puis la gare de remplit. Je privilégie alors la place juste en dessous des panneaux d'affichage, en face du quai 10. Petit à petit, l'heure tourne. Il est maintenant 18h20. On nous annonce un train, mais rien à l'horizon. Nous sommes de plus en plus serrés.
La gare est vide de trains. C'est louche. Certains renoncent et rebroussent chemin. Mais ils n'atteindront jamais la sortie, car la foule est si dense qu'on ne peut la traverser.
2 trains sont annoncés pour des directions différentes de la mienne, sur des quais très éloignés.
Cela donne une foule compacte qui ne bouge pas, et deux mouvements opposés qui vont à gauche et à droite. La collision a lieu pile là où je me trouve. Une maman est avec sa fille et la protège du mieux qu'elle peut des coups de sacs ou de coudes. Il y a même un groupe de types bourrés qui passe en écrasant tout le monde. La tension monte.
Ouf, le gros des troupes est passé. Nous attendons encore. J'ai mon sac contre moi et les bras repliés dessus. Je voudrais téléphoner mais je ne peux pas bouger les bras pour ouvrir mon sac.
18h30, un train arrive, il a une bonne tête, il ressemble au nôtre (celui que les « gens » attendent avec moi depuis 1 heure). Il arrive au quai 12, donc pas loin de moi. Il n'est pas affiché mais c'est sûrement lui.
A ce moment précis, il se passe une chose très bizarre que je n'ai jamais vécue avant : je suis transportée de quelques mètres sans même m'en rendre compte. La foule se presse, comme si nous étions dans un entonnoir et qu'on ouvrait la vanne. Je me sens grain de sable de sablier, goutte d'eau dans la tempête, toute petite, incapable de résister à la force qui me pousse. Tous, nous hurlons : « poussez pas ». Et ils poussent. Je me retrouve derrière un panneau d'affichage posé à terre, je mets 5 bonnes minutes à m'en dégager, car il penche de plus en plus et j'imagine les titres du 20 h : « Gare Saint Lazare, une mère de famille écrasée par un panneau renversé par la foule. »
Non, pas ce soir, ce n'est pas mon heure. Une fois derrière le panneau, je vois les gens qui se pressent et le poussent. Je leur dit « mais arrêtez, vous ne voyez pas que c'est dangereux ? »
Ils s'en contrefichent.
Chacun pour soi ? OK, chacun pour soi.
Un peu plus loin j'entends une bagarre.
Les CRS sont là. (ou Police ferroviaire, je ne sais pas)
Le problème est le suivant :
X personnes descendent d'un train et se retrouvent dans le goulet du bout du quai.
X personnes (mais 10 fois plus nombreuses) veulent monter dans ce train et poussent vers le train. Et moi je suis au milieu !
Les CRS s'énervent alors, montent sur la locomotive pour nous dire de laisser sortir les gens. Rien n'y fait, les gens qui sortent sont repoussés vers leur train. C'est débile, insoluble, mais le mouvement de foule est débile aussi, et incontrôlable. Ceux de derrière ne voient pas ce qui se passe et croient qu'il faut pousser pour avancer. J'ai perdu la maman et sa fille. J'ai peur pour elles. Je suis tordue, écrasée, compressée. Que j'étais à l'aise dans mon train ce matin ! C'était un 3 étoiles à côté de ça. Scènes de panique, les gens commencent à crier. Les flics s'énervent, sortent les matraques et les gaz lacrymo. Wahhhhhhhh ! ça pue d'avance. Heureusement ils ne s'en serviront pas. Mais ça sent la bavure. Je ne peux rien faire d'autre que suivre le mouvement. Une jeune femme veut aller sur le quai 14. Pas le choix, elle ira sur le 12. Il ne fallait pas être là.
J'ai peur. Franchement. Je sens mon cœur qui s'est mis en mode maximum, mon adrénaline prête à envahir mon corps. Des hommes se battent. Des femmes pleurent, hurlent. C'est horrible.
Je n'ai jamais vécu ça, et pourtant des trains et des grèves, j'en ai vu.
Finalement, la police fait un cordon « sanitaire » avec les matraques pour faire évacuer le quai des voyageurs déjà arrivés. Il y a une brèche sur le côté, dans laquelle je m'engouffre encore malgré moi. Les gens réalisent qu'il y a un trou et donc le quai, juste avant le train. Mouvement de recul. Je me retrouve le dos scié par une matraque. Puis le quai se dégage, les derniers sont sortis. Je sors du bouchon. Miracle. Je respire un grand coup puis je cours, tout au bout du train. Incroyable, j'étais parmi les premiers et il est déjà plein. Je monte dans l'avant dernier wagon. Je leur dis « avancez, montez le plus possible. Il y a 1000 personnes qui arrivent, on va tous crever. » Oui, à ce moment là, je suis un peu extrémiste dans mes propos, mais je suis passée en mode « guerre civile » et Rambo, c'est mon pote.
Personne ne bouge. « OK, vous n'avancez pas ? Alors JE monte ». Et je me suis frayée un chemin. Fermement. Au premier étage du train, on respire. Une dame très gentille me propose même sa place. C'est que je dois avoir une de ces têtes !!!! finalement, elle prend juste mon sac sur ses genoux, et j'observe, de ma tour d'ivoire les scènes de panique, en dessous, et tous les gens qui n'ont pas réussi à monter dans ce train, le seul de l'heure, et le dernier avant un long moment. J'ai les membres qui tremblent, je transpire. A ce moment, il ne faut pas m'énerver plus. Et je sens que nous sommes presque tous dans cet état. Il suffit d'une étincelle.
A ce moment là, je maudis ces grévistes, je leur en veux terriblement de mettre la vie de tous ces gens en danger. Entre les vélos, les automobilistes excédés, les mouvements de foule comme celui là, oui, ils mettent en danger des vies. Ils polluent la planète. Ils nous coûtent cher.
Je leur en veux de nous infliger ce stress. Je leur en veux de nous pourrir la vie, de monopoliser nos blogs et nos sujets de conversation, de nous rendre acariâtres, fatigués.
Je leur en veux.
Je les maudis.
Qu'ils aillent au diable, eux et leurs privilèges.
Pourquoi les pompiers, les militaires n'ont-ils pas le droit de faire grève ?
Vous trouvez ça normal ? Evidemment ! « Allo le 18 ? ah non, y'a grève. Débrouillez vous avec le feu ».
Alors pourquoi ce service public là n'en est pas un ?
Pourquoi n'a t-on pas le droit de remplacer un gréviste ?
Pourquoi ces gens sabotent le travail de ceux qui veulent travailler ?
Pourquoi ces gens ne pensent-il qu'à eux ?
C'est décidé, demain, je prends mon vélo. Je ne veux pas revivre ça.
Heu, il pleut demain ???
Oui…
Bon…
Je vais réfléchir. Avec un peu de chance il y aura moins de monde (moins de fonctionnaires qui travaillent, moins de parents puisqu'il faut garder les enfants….)
A suivre…. |